29.04.2009

"mais de mort lente..."

J'ai découvert l'autre jour , en rangeant mes paperasses sur le bureau, un paquet de cigarettes. Les ouvriers qui sont passés récemment l'avaient oublié. Instinctivement, je voulus le jeter, mais je ne sais pour quelle raison me ravisai. J'avais arrêté de fumer il y a 14 ans et je n'ai jamais ressenti l'envie de recommencer depuis.

Mais ce soir-là, insensible à la menace inscrite en grosses lettres noires, comme un enfant têtu, je sortis dans le balcon et allumai une cigarette. J'aspirai timidement une première bouffée qui ne me remua guère. La deuxième, plus profonde, comme une gorgée de vin capiteux, me fit l'effet d'un léger vertige. Et tout à coup, à la faveur peut-être de la nuit tombante, enveloppée dans le panache de fumée, je devins "attentive à tout ce qui se passait d'extraordinaire en moi. "

Je revois les doigts de mon grand-père dans sa petite maison de campagne qui, assis sur le seuil de la porte comme un patriarch, se roulait des cigarettes avec du tabac d'une qualité douteuse.  Trente ans plus tard, ce sont les doigts du S. qui enroule du tabac fin sentant le rhum dans des feuillettes de papier que je lui achète à la superette du coin de la rue.
Je revois mes copines avec lesquelles on fumait ,parfois à plusieurs, une seule cigarette , cachées dans les toilettes du bahut. C'était l'époque de l'insouciance, on faisait fi des microbes et des virus! Je revis le bouquet de cigarettes au filtre doré que C. gardait sollenellement pour moi, bien qu'il ne fût pas d'accord à ce que je fume. Les nuits blanches pendant lesquelles je bossais dur avec, pour seuls compagnons, le tabac et le thé de jasmin. Le paquet que ma mère glissait entre mes blouses lorsqu'elle m'envoyait des colis ficelés avec amour. Et l'autre paquet, celui de K., mot de passe pendant l'époque communiste. Les cigarettes qu'on achetait à l'unité chez les étudiants étrangers, parenthèses sensuelles, dans les nuits d'amour fou. Les filles disaient que, si l'on fumait jusqu'au filtre, on pourrait y voir l'initiale du futur mari. On n'y croyait pas trop, mais on regardait quand même, furtivement, à chaque fois.

Dans le balcon de l'immeuble voisin, un homme fume aussi. C'est calme, c'est sombre, juste quelques étoiles et les bouts incandescents de nos cigarettes. Serait-il submergé par le même flot de pensées? Je ne le crois pas.

J'en suis presque à la fin. Soudain, mon coeur se met à palpiter. Du lointain surgit la voix du médecin qui m'avait interdit de fumer et le souvenir des dizaines des piqûres intraveineuses. Je me dégrise. J'écrase la cigarette, je jette le médoc. Je regagne la chambre,  mais pas avant de regarder une dernière fois mon voisin. Désormais, il fumera en solitaire, je ne viendrai plus lui tenir compagnie.

Mon initiale est là. C'est lui mon vice, ma drogue, qui délivre la liberté et le bonheur sans que je sois obligée de convoiter les dealers. C'est lui ma drogue, mon ivresse, mon supra-LSD.

Et si je dois mourir maintenant, que ce soit au moins par une overdose d'amour.

Roberta Flack- Killing Me Softly

 

Commentaires

J'aime bien tes narrations. Au départ, c'est tout doux, puis ça monte d'un cran. Et il y a le partage, toujours. Ce voisin qui fume et quelques coïncidences aussi ;)
Dors bien madame K

Ecrit par : Blog_trotter | 29.04.2009

Très joli moment que tu nous fais partager... J'ai été embarquée par ton texte....

Ecrit par : MamanCélib | 30.04.2009

Je rejoins totalement BT et MamanCélib.
Très fort (dans les deux sens de l'expression), le passage souvenirs.
Oui, embarqué est le mot.
:-)

Ecrit par : Simon | 30.04.2009

En vous lisant, Dana, je pourrais croire avoir manqué quelque choses, moi qui n'ai jamais que toussé et craché les rares fois où l'expérience fut tenté ... :-))

Ecrit par : Quidam LAMBDA | 30.04.2009

la nuit étoilée et les bouts incandescents des cigarettes...c'est une jolie image tout comme les parenthèses sensuelles...tu es décidement très douée...

I quit smoking, two years ago....

j'ai failli reprendre en Inde ;-) Joke, never again !

Ecrit par : Bérangère | 30.04.2009

BT> Madame K, sourire, tu es devin, BT, ou alors tu l'as vu dans le filtre de ta Gauloise? Ma faiblesse est ma force.
MamanCélib>Merci à toi, mais j'espère que cela ne va pas te donner l'idée de recommencer : ) Bises.
Simon > Et dire que c'était une cigarette "light". J'ai de la chance, ma mémoire ne retient le plus souvent que les souvenirs doux.
Quidam LAMBDA> D'abord, je vais te tutoyer, je trouve que le vouvoiement est trop prétentieux avec des lecteurs fidèles et des amis et ne correspond pas à l'esprit des blogs. Ouf! Mais tu sais très bien qu'il y a tellement de déclencheurs de souvenirs, une chanson, un plat, ou bien un parfum de vie.
Bérangère> La nuit, l'éternelle inspiratrice ! So you quit, but even without you deliver so beautiful memories !

Ecrit par : Dana | 01.05.2009

Suis très émue. Et quand suis émue, je perds mes mots, mes sujets, mes verbes.
J'ai suivi la fumée de ta cigarette le long des couloirs du lycée et du temps, je t'ai trouvée au bout du filtre, et j'ai jeté un oeil à ton initiale. Tout en me disant : j'aimerais entendre sa voix me lire ces lignes-là.
Je t'embrasse fort et tendre, ma Dana.
Oui, ma Dana...
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Ecrit par : M. | 01.05.2009

c'est super... j'étais à tes côtés, dans l'intimité de la nuit... j'écoutais tes mots , je regardais les volutes de ta cigarette... je n'ai jamais fumé...j'aimerais bien savoir faire comme toi un texte aussi beau ... ta poésie me plaît.

Ecrit par : loula | 01.05.2009

J'aime bien quand tu te racontes. J'ai fumé aussi quand j'étais lycéenne mais pas longtemps. J'ai arrêté en 1973. Je ne supportais plus.
Merci pour la vidéo.

Ecrit par : elisabeth | 03.05.2009

M. > On se touche par tant de points, ma M., je vais te les lire en première rencontre, promis. Je t'embrasse fort fort.
loula>Merci pour tes mots et pour toutes les photos que tu partages, vivement l'été que j'erre dans cette ville que tu racontes si délicatement.
elisabeth> C'est presque toujours au lycée que l'on commence, on a hâte de devenir des grands peut-être ou alors c'est pour ne pas decevoir l'entourage. J'ai commencé plus tard, et arrête juste à temps ; ) Bises.

Ecrit par : Dana | 04.05.2009

Jolie note, merci Dana ...

Ecrit par : victor | 24.05.2009

victor> Chouette, mon vilain préféré est de retour. J'aurai de la lecture pour les jours à venir. Bises.

Ecrit par : Dana | 24.05.2009

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